LE ROUQUIN

Témoignage de Fernand Legrand  1/4

De l’or dans les cheveux
Non, quand je suis né, on n’a pas tiré vingt et un coups de canon ; je n’avais pas de sang bleu dans les veines, mais j’avais de l’or dans les cheveux. C’est pourquoi on m’appelait parfois le Rouquin. Mes parents étaient de petits commerçants dans une ville de province. Dès avant ma naissance, une cliente de mon père lui avait dit: « Monsieur, j’espère que votre enfant sera baptisé. S’il ne l’était pas, vous ne me compteriez plus au nombre de vos clients ». Mon père, qui n’avait de conviction profonde que celle de ses gros sous, s’empressa donc de me faire baptiser pour ne pas perdre une cliente, cliente que, soit dit en passant, il a perdue quand même. C’est de cette façon que le Rouquin que j’étais a débuté dans la vie.
C’est pour une raison commerciale que j’ai été baptisé et que je suis entré pour la première fois à l’église. Comme départ, ce n’était peut-être pas ce qu’il y avait de mieux. Mais je ne m’en suis pas moins bien porté, et, en grandissant, je ne suis devenu ni meilleur ni plus mauvais que mes petits camarades. Je ne me distinguais en rien des autres enfants si ce n’est par ma tignasse flamboyante et touffue qui me valait d’occasionnels quolibets. Je souffrais quand même un peu de ne pas avoir des cheveux comme tout le monde. Mais comme tout le monde, j’ai suivi le catéchisme, d’ailleurs sans grande conviction, et ce fut pour moi une aubaine d’apprendre qu’il était possible de se faire dispenser du cours de religion. Une demi-heure de cours en moins tous les jours, c’était là une occasion à ne pas manquer et je ne l’ai pas manquée. Cette demi-heure me plut tellement que j’ai fait de la propagande et gagné plusieurs autres enfants à l’idée de ne plus suivre le cours de religion. J’ai même été jusqu’à écrire à l’instituteur pour obtenir la dispense de l’un ou de l’autre élève à l’insu de leurs parents.
Entre-temps, ma mère avait été mise en contact avec un petit groupe de gens du village voisin qui se réunissaient pour lire la Bible. On les appelait des protestants.
Fi, le vilain nom! Et me voilà, moi, le petit Rouquin, entraîné, par une mère qui ne transigeait pas avec la discipline, à fréquenter les assemblées de ces gens qui osaient se singulariser et dont la vie était tellement austère et la morale tellement rigide (Tite 2.11-12). C’est là que j’ai fait connaissance avec un livre qui s’appelait la Bible, que je me gardais bien de lire, d’ailleurs! J’y ai appris aussi quelques airs de cantiques où chaque syllabe semblait si lourde qu’on la soulevait avec des « han » de débardeur… , on y entendait de longs et ennuyeux sermons. Ah! que la grande aiguille de l’horloge avançait lentement sur le cadran pour l’enfant qui n’écoutait pas! Les rouages devaient manquer d’huile, pour sûr!
L’amen final était, de tous les autres, celui que j’accueillais avec le plus de ferveur, une ferveur qui tenait plus du soulagement que de la piété. C’était le seul que je prononçais de tout mon cœur. Mais comme ces gens-là entendaient mettre leur croyance en pratique, j’eus tôt fait de les prendre en grippe et de haïr le chemin qui conduisait à leurs réunions. Je préférais de loin la religion facile de mes petits copains qu’on envoyait à la messe une heure le dimanche et qui étaient ensuite libres d’aller et d’agir à leur guise. De ce côté-là au moins il n’y avait pas de restrictions, ou si peu…
Aussi, le dimanche, quand l’heure arrivait d’être traîné au culte, de mystérieuses coliques—dont ma mère n’était pas dupe—me sillonnaient le ventre. Pendant quelques instants, je prétextais un mal imaginaire, dans le secret espoir de rester avec mon père qui, lui, ne s’intéressait qu’à ses sports.
C’est ainsi que je suis devenu un révolté et un farouche anti-protestant, bien que, dans le tréfonds de mon cœur je sois obligé de reconnaître la qualité de vie de ces gens-là. Et si je les haïssais, c’était précisément à cause de la qualité de leur vie.
L’obscurité qui était en moi ne pouvait pas supporter cette lumière (Jean 3.19).

Inquiétudes
Malgré mon jeune âge, j’avais déjà fait quelques expériences, et j’allais encore en faire d’autres.
J’avais pris la religion en aversion à cause de ses exigences mais je ne pouvais m’empêcher d’y réfléchir quelquefois, et cela bien malgré moi.
Un jour, j’ai entendu une dame dire à ma mère qu’un garçon de douze ans, le même âge que moi, s’était plaint de douleurs dans le ventre et que, malgré une intervention rapide des médecins, il était mort trois jours après. Comme j’avais mauvaise conscience, à partir de ce moment-là je me suis mis à trembler chaque fois qu’une petite colique venait me tordre les entrailles. Le spectre de la mort commençait à se lever dans ma vie et à prendre des formes angoissantes.
Une autre fois, ma mère m’a raconté l’histoire du mauvais roi Hérode qui, frappé par Dieu pour sa méchanceté, était mort rongé par les vers. Cette phrase s’incrusta dans ma pensée et n’en sortit plus jamais. Il n’en aurait pas été ainsi si j’avais eu bonne conscience devant Dieu, mais je n’avais pas fait la paix avec Lui et mon cœur restait agité.
Dans les années qui suivirent, au milieu de mes joies profanes, dans mon impiété et mes plaisirs mondains, une phrase me revenait sans cesse à l’esprit, me mettait mal à l’aise si ce n’est à la torture: « Hérode mourut rongé par les vers » (Actes 12.23). Et déjà les vers du remords commençaient à me ronger, me donnant un avant-goût salutaire de ce que pouvaient être les vers rongeurs de la géhenne.
A ce stade, des périodes d’angoisse alternaient avec des périodes d’insouciance propres à mon âge. Tout doucement, le sentiment de l’Eternité s’approchait de moi.
A l’école primaire, je m’étais lié d’amitié —une amitié qui dure encore aujourd’hui—avec un garçon un peu rondouillard. Et comme j’étais très longiligne, notre paire de nouveaux amis fut parfois surnommée: « Fil de Fer et Boule de Gomme ».
A nous deux nous représentions une scène de la Bible: les vaches maigres et les grasses.
A cette époque, comme aussi dans les années qui suivirent, une chose m’intriguait très fort, c’était de savoir comment ma mère et les gens qu’elle fréquentait parvenaient à se priver de tous les plaisirs que le monde offrait. Ils ne donnaient pas du tout l’impression d’en souffrir, au contraire. Mais d’où tiraient-ils la force d’envisager la vie et la mort avec une telle sérénité ? Quel était le secret de leur joie ? Moi, j’étais absolument incapable d’envisager la vie sans les attraits du monde; son clinquant, ses lampions, ses fêtes m’attiraient comme la flamme d’une bougie attire un papillon de nuit. J’enrageais intérieurement à la seule pensée de ne pas y puiser à pleines mains. De telles « privations » m‘étaient insupportables, rien que d’y penser. Eux, au contraire, n’avaient pas du tout l’air d’être privés de quoi que ce soit. Ils n’en avaient tout simplement pas besoin. Et c’était à cause de ça que je les détestais; à cause de cela aussi que, secrètement dans le fond de mon cœur, je les enviais. Eux, me disais-je, ont quelque chose que toi tu n’as pas.
Comme ce genre de vie m’était à la fois détestable et désirable, j’essayais de soulager ma conscience en me disant que ces gens-là  » grésillaient du trolley  » et qu’ils étaient atteints de déviation mystique. Je croyais ainsi classer la chose et lui mettre un point final. Ça ne devait être qu’un point… à la ligne!
RETROUVER TOUT CE QUI CONCERNE FERNAND LEGRAND SUR LE SITE INFO-BIBLE
http://www.info-bible.org/legrand/index.htm