Témoignage Fernand LEGRAND 3/4

A l’armée

A pas tout à fait dix-huit ans, je me suis engagé comme volontaire de guerre. Je ne veux pas vous épater, mais j’aime à ce qu’on sache que quelques jours à peine après mon entrée aux armées, l’Allemagne capitulait. Honni soit qui mal y pense!
C’était l’euphorie de la victoire, l’occupation de l’Allemagne, une discipline quasi nulle, une existence de prince, marquée cependant par quelques heurts mineurs avec mes supérieurs.
Mon sourire goguenard et mon air moqueur m’ont valu une série de mutations au sein de mon unité. On a cru sévir contre moi en m’envoyant dans une compagnie considérée comme disciplinaire à cause du vieux rat de caserne qu’était son commandant, et on n’est arrivé qu’à me faire la vie belle. J’ai goûté à divers postes: ordonnance d’officier (pas officier d’ordonnance!), employé de bureau, chauffeur de poids lourds et de blindés, candidat gradé. On a une fois encore pris contre moi une autre mesure, qu’on croyait disciplinaire, et on m’a envoyé à l’état-major de bataillon où j’ai vécu comme un coq en pâte et occupé un poste à faire baver d’envie tous les copains. Au volant d’un lourd véhicule j’ai fait des prouesses et commis des folies à faire pâlir un motocycliste pourtant réputé pour son audace. Que c’était grisant de faire monter les tours! Mais dans ces folles équipées, j’ai ressenti plusieurs fois des picotements courir le long de mon cuir chevelu. Sous ma rouge toison, des sueurs causées par la peur venaient parfois perler. C’est à cette époque aussi que mon caractère s’est affirmé et affiché, mais pas toujours sous ses plus beaux aspects. La révolte naturelle que je portais en moi grondait de plus en plus. J’en voulais aux autorités sans trop savoir pourquoi. Je ne pouvais pas voir un représentant de l’ordre sans sentir aussitôt mon cœur battre plus vite. Un jour de permission, je me suis pris de querelle avec des douaniers qui se sont fâchés à leur tour. J’en ai balancé un dans une véranda, détalé comme un lièvre et mis mes poursuivants dans le vent.
Je goûtais aussi à tous les plaisirs qui s’offraient à moi. Ce fut la période la plus insouciante de ma vie. Le soir, passant par-dessus toits, faîtes et poutrelles, au risque de me rompre le cou, je faisais le mur pour aller en catimini rejoindre les copains qui attendaient pour des virées qui toutes se voulaient épiques sans l’être jamais. J’étais fier de la honte que j’allais éprouver plus tard. Je m’étais lié d’amitié avec un gars bien bâti qui aimait chanter. Sur les hauteurs qui surplombent la rivière Weser, c’était une assez jolie région, cet ami, me montrant du doigt la rive opposée m’a dit: « Tu vois, ce coin-là? Quand je serai démobilisé, je viendrai y habiter! ».

L’homme propose et Dieu dispose. Quelques jours plus tard, rentré de permission au peloton état-major j’y trouvais une atmosphère lourde de tristesse.

– Que se passe-t-il? Vous faites tous des figures d’enterrement! ai-je dit.

– Bien sûr, m’a-t-on répondu, depuis l’accident de K…

– Quel accident?

– Comment, tu ne sais pas? Il s’est fait tuer par un camion à une entrée de l’autoroute. La roue lui a passé sur la tête. On a reconduit le corps aux parents… dans un camion… entre des tonneaux de bière… pour que le voyage serve quand même à quelque chose…
Un peu plus tard, je me suis retrouvé devant le lit vide de l’ami qui aimait chanter. Le casque de motocycliste était là, écrasé, taché de sang, la jugulaire arrachée. Devant cette mort brutale et inattendue, la panique intérieure m’a gagné. Cet accident aurait pu m’arriver, où serait maintenant mon âme? Je ne le savais que trop bien! Le peu que j’avais retenu des enseignements de la Bible me clamait que je serais irrémédiablement perdu, car rien dans ma vie n’aurait pu résister à l’épreuve de l’Eternité et du jugement qui, une fois de plus, s’étaient approchés de moi.

Alors là, dans cette chambre, j’ai pris une nouvelle fois de bonnes résolutions : j’allais essayer de vivre comme les chrétiens que j’avais connus. J’ai décidé de me refaire une conduite. Mais ça n’a pas tenu une semaine… La sarabande de mes péchés a repris de plus belle jusqu’au jour où mes supérieurs m’ont fait comprendre que mon séjour aux frais de la princesse était terminé et que je pouvais partir. C’est ainsi que j’ai été mis dehors de cet endroit où on vous met toujours dedans!

Idéal philosophique

Je suis revenu à la vie civile; j’ai changé d’habit, mais pas de vie. Je me suis une fois de plus retrouvé à la recherche d’un idéal valable qui m’échappait sans cesse. Ni les études, ni le travail, ni la littérature, ni les concerts, ni les sports, ni les plaisirs ne me procuraient la paix intérieure à laquelle j’aspirais pourtant de plus en plus. Les modèles à imiter ne manquaient cependant pas. J’ai appris par cœur de longues tirades dont je voulais imprégner ma vie. J’essayais de faire miennes les paroles de Cyrano:

…Et que faudrait-il faire?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force?
Non, merci. Déjeuner chaque jour d’un crapaud?
Avoir un ventre usé par la marche? une peau
Qui plus vite à l’endroit des genoux devient sale?
Exécuter des tours de souplesse dorsale …
Non, merci, non, merci, non, merci! Mais… chanter
Rêver, rire, passer, être seul, être libre
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre
Mettre quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre ou faire un vers!
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage auquel on pense, dans la lune!
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire: mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles!
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d ‘être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul!

C’est ce qui s’appelle vouloir monter à la seule force des poignets. Et tout seul je ne suis pas monté bien haut, au contraire. Moralement la pente était savonneuse, et tous mes efforts n’arrivaient qu’à me faire descendre un peu plus bas.
Un jour, je déambulais avec mon ami Paul et on se payait une portion de vitrine. La semaine était finie, c’était le printemps.

– Dis donc, vieux, sais-tu ce qu’on est venu faire sur la terre?

– Ma foi non, répond l’autre.

– On s’encroûte pendant six jours; on les passe dans l’espoir du septième et quand enfin il arrive il nous encroûte plus à lui tout seul que les six autres ensemble.
-Et pourtant, nous en sommes aux plus belles années de notre vie; on a vingt ans, une bonne santé, pas de responsabilités, on sait s’amuser, on sait rire. Oui, mais même dans le rire, le cœur est parfois triste.

– Hé bien, si on n’est pas heureux maintenant, qu’est-ce qui va nous tomber dessus plus tard!

– Dis donc, lui ai-je tout à coup proposé, si on faisait une liste de ce qu’on aimerait avoir. D’accord?
– Allons-y!

Un quart d’heure après, ni l’un ni l’autre nous n’avions trouvé quelque chose de valable à mettre sur la liste. On avait de tout. Mais en tête de page on aurait volontiers écrit: « Véritable bonheur et paix du cœur ». Voilà ce qui me manquait le plus.

L’époque du carnaval approchait. Paul et moi, (souvenez-vous de Fil de Fer et de Boule de Gomme) nous avons décidé de nous amuser ce jour-là avec frénésie. On voulait tirer le fin du fin. Nous avons planifié cette journée avec minutie. Derrière les masques et dans les farandoles on s’est promis de s’en donner à cœur joie et de vivre une journée inoubliable. Jamais, en effet, on ne devait l’oublier. Elle fut pire que toutes les autres. Tout le monde riait, sauf nous! On se sentait seuls et perdus au milieu de cette foule en liesse. Pour ma part, je sentais confusément que dans ce monde qui me devenait de plus en plus étranger, je commençais à perdre les pédales. Quand enfin les lampions se sont éteints et que, sur le visage des gens, la joie fondait comme neige au soleil, un peu de lumière s’est glissée dans nos cœurs à tous les deux. Ce soir-là, nous avons analysé sérieusement notre entourage et en voyant ce monde, qui folâtrait encore tout à l’heure, s’en aller maintenant, l’œil si terne et l’oreille si basse, nous avons été pris d’un fou rire qui a duré des heures. La fête terminée, il n’y avait plus de plaisir, sinon pour nous… Etrange…!

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