TEMOIGNAGE DE FERNAND LEGRAND 4/4

Tâtonnements

Rien ne me satisfaisait plus vraiment ? Eh bien, je suis allé au cercle paroissial où l’on venait justement de m’inviter. On m’y a bien accueilli. Sur les murs du local on pouvait lire: « Ici, on joue et on prie ». En vérité, on jouait mais on ne priait pas. Le Vicaire qui dirigeait le mouvement était jeune et bourré de problèmes. Comment aurait-il pu me donner une solution que lui-même n’avait pas trouvée?

A la même époque je me suis mis à fréquenter à nouveau les protestants chez qui je m’étais bien juré de ne plus jamais remettre les pieds. J’assistais aux réunions (pas à toutes!) pour apaiser ma conscience. J’étais tiraillé, déchiré entre le monde et le Christ, et toujours c’était le monde qui l’emportait. Pendant mes insomnies, dans ces moments où l’éternité s’approchait si près de mes pensées, je me révoltais encore et j’accusais le père Adam.— C’est de sa faute à lui ! S’il n’avait pas fait des bêtises, je ne serais pas dans l’état où je suis et devant la nécessité de me convertir ou de péri !
Un verset de la Bible avait le don de m’irriter et de me mettre les nerfs à fleur de peau:  » Jeune homme, réjouis-toi dans ta jeunesse, marche dans les voies de ton cœur et selon les regards de tes yeux… «  — Mais c’est ce que je fais ! me disais-je — Misère ! Pourquoi le verset ne s’arrête-il pas là ? Pourquoi faut-il que la suite affirme: « …mais sache que pour toutes ces choses, Dieu t’appellera en jugement » (Ecc. 12.1-3).

Ce que je ne savais pas encore, c’est que derrière tout ce travail d’âme il y avait les prières inlassables de ma mère.

A cette époque je me suis mis un peu à la boisson; occasionnellement tout d’abord. Sans jamais être un boit sans soif, ni rouler dans le ruisseau, il m’est arrivé de rentrer ivre. Je dégringolais de plus en plus, sur une pente que j’essayais en vain de remonter. Des passions nouvelles s’ajoutaient aux anciennes et me liaient toujours plus. J’essayais de donner le change en fréquentant les cultes jusqu’au jour où la vérité m’a sauté aux yeux, terrible, implacable: « Si tu mourrais aujourd’hui, où passerais-tu l’éternité? »
Je me suis rendu compte que la religion n’avait rien fait pour moi ; elle ne m’avait rien apporté. J’étais resté le même homme, et sous le couvert de la religion je commettais des péchés plus grossiers qu’avant (Rom. 7.18-19). J’essayais bien de faire un beau geste de temps à autre, comme pour me prouver à moi-même que j’étais encore quelqu’un. Mais, derrière cette fanfaronnade, la faillite morale était totale. Je n’avais pas encore touché le fond, mais cela ne pouvait tarder.

J’ai alors tenté de prendre les chrétiens à partie ; je mettais leurs défauts sous la loupe et les grossissais à plaisir. Je blâmais leur étroitesse, je me moquais de leur peu d’envergure, de la pauvreté de leur prose et je me gargarisais de leur manque d’envol littéraire.
J’argumentais sur la religion. Je voulais en rabaisser les exigences, l’amoindrir à mes dimensions personnelles, afin qu’elle ne soit plus gênante. Mais toutes ces discussions n’arrangeaient rien à ma vie. Je restais sans force devant la tentation.

Le bout du rouleau

Un soir, je suis rentré à la maison dans un triste état. C’était un dimanche. L’après-midi s’était passé à jouer aux cartes dans un estaminet. La mort dans l’âme, je voyais les aiguilles courir sur le cadran et dépasser l’heure où, normalement, je me rendais à la « réunion ».
Toute la soirée s’était passée à la foire, au dancing et au cabaret. Je m’étais laissé entraîner à boire et j’étais descendu, malade de cœur, dans ces coins où les caïds du coin réglaient leurs comptes en jouant du couteau.

C’est aux petites heures que j’ai pris le chemin du retour tenant toute la largeur de la rue, titubant d’un trottoir à l’autre… Pourtant mes pensées, cette nuit-là, étaient d’une rare lucidité. J’éprouvais la nausée de moi-même. Je me suis pris en dégoût. Un animal, me disais-je, ne descendrait pas si bas. J’ai senti que j’avais trahi la dignité d’homme que j’avais reçue de Dieu. C’est cette nuit-là que j’ai touché le fond. Ce devait être aussi la dernière fois. J’ai désespéré de ne jamais pouvoir m’en sortir tout seul. J’ai su à cette heure-là qu’à moins d’une intervention de Dieu dans ma vie, tout était perdu pour moi.

A la suite de ces expériences, avec mon inséparable ami Paul, à qui j’avais glissé quelques mots sur l’évangile, on s’est retrouvé tous les deux le dimanche suivant sur les bancs d’une église évangélique de la grande ville la plus proche.
Mais avant d’y entrer, on était encore passé au bistrot, et on s’était fait un malin plaisir de raconter des balivernes au tenancier. Incorrigibles!

Alors que nous étions timidement assis sur le dernier banc, en attendant le début du culte, un jeune homme de notre âge a quitté sa place, nous a prié de nous avancer, s’offrant à nous tenir compagnie. Habitué à fréquenter des lieux où l’on ne s’occupe de personne, mon ami Paul, épaté, m’a dit: « Ces gens-là sont chics ! ».
Et ce jour-là, pour la première fois, on a écouté, avec l’intention de comprendre ce qui se disait.

Après la rencontre, un ancien de l’Eglise nous a invités à passer chez lui. Jamais, sans doute, cet homme ne fut bombardé d’autant de questions. A brûle-pourpoint, je me souviens lui avoir dit:

– Je constate que vous, les chrétiens, vous aimez Dieu; mais moi je ne l’aime pas, je n’éprouve rien pour Lui. Si donc il me faut l’aimer pour être sauvé, je ne le serai jamais.
Le vieil homme ne fut pas désarçonné par la question. Il ouvrit paisiblement sa Bible dans la première Epître de Jean et me mit un verset sous le nez qu’il me demanda de lire: « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est Dieu qui nous a aimés le premier et a envoyé son Fils » (1Jn. 4.10).

– Vous n’aimez pas Dieu, me dit-il, je le sais, mais Dieu vous aime!

J’ai reçu le choc en pleine poitrine. Jamais je n’avais vu la chose sous cet angle-là. C’était Dieu qui m’aimait, moi, un misérable transgresseur. J’ai commencé à voir que j’avais mis la charrue devant les bœufs. Ce qui comptait, ce n’était pas ce que moi, je pouvais faire pour Dieu, mais au contraire ce que Dieu avait fait pour moi. J’avais inversé les rôles. Voilà pourquoi mes efforts n’aboutissaient à rien. Mon salut, je l’avais ramené à moi-même. Jusque dans la recherche du salut, partout et toujours, ça avait été moi, moi, moi et rien que moi. Et voici que je découvrais maintenant que c’était Dieu et rien que Dieu.

Je suis parti ce soir-là avec cette pensée: « Eh bien, si c’est Dieu qui sauve, sauvé je serai ! ».

Dénouement

Au soir d’une belle journée de juin, je suis monté dans ma chambre en proie à un grand trouble intérieur. J’aurais voulu prier ce Dieu que je ne connaissais pas encore, que je redoutais et recherchais tout à la fois. J’aurais voulu ployer les genoux et prier, mais je ne l’avais jamais fait vraiment. Une bouffée d’orgueil m’empêchait de me courber. Je ne m’étais jamais courbé devant personne—du moins le croyais-je. C’est trop lâche, non! Je ne voulais pas être un hypocrite: demander le pardon aujourd’hui et recommencer demain la même vie de patachon, non! Je savais que je n’aurais pas la force de rompre avec un genre de vie que Dieu désapprouvait.

Très agité, je suis allé vers la fenêtre et j’ai regardé le ciel. Le soleil, tel une énorme boule rouge, se couchait à l’horizon. Je désirais prier, mais je ne le pouvais pas. Plusieurs fois j’ai fait le va et vient du lit à la fenêtre, en proie à un combat intérieur intense.

Et tout d’un coup, la crise a éclaté et s’est dénouée. Je suis tombé sur mes genoux, j’ai éclaté en sanglots et j’ai balbutié : « O Dieu, je suis perdu, sauve-moi! » Combien de temps suis-je resté là, prostré et prosterné? Je ne saurais le dire. Mais quand je me suis relevé, j’étais devenu un autre homme.

Ce jour-là et à cette heure, je suis mort à mon ancien genre de vie. Le jeune homme qui est redescendu de sa chambre, on n’allait plus le reconnaître, car j’étais devenu, selon ce que la Bible en dit: «  une nouvelle créature en Jésus-Christ; les choses anciennes étaient passées et toutes choses devenaient nouvelles «  (2 Cor. 5-17). En un instant, toute ma vie de péché, de révolte, de mondanité, s’est radicalement terminée. La transformation a été complète, jusqu’à mon vocabulaire qui s’en trouva modifié, épuré des propos malsains communément appelés gauloiseries. On ne m’a plus jamais revu dans aucun de ces lieux de plaisir et d’égarement.
Désormais, l’homme qui avait lutté contre le Christ allait vivre pour Lui. Et, O surprise, véritable cerise sur le gâteau, en même temps, presque le même jour mon ami Paul basculait lui aussi dans les bras du Seigneur. Notre conversion, non pas à une religion mais à Jésus-Christ, fut radicale tant pour l’un que pour l’autre et notre vie ne s’est pas arrêtée là. Au contraire, elle n’a fait que commencer. Un formidable champ d’action s’est ouvert devant nous. Nous en avions des choses à apprendre car nous ne connaissions rien ou si peu!

La Bible est devenue le Livre de ma vie; Jésus-Christ mon Sauveur et mon Seigneur. J’ai rencontré de l’opposition un peu partout. On m’a dit que mon expérience ne tiendrait pas, que ce n’était qu’une crise passagère. Eh bien, non, ça a tenu, cela fait plus de 50 ans que ça tient car c’est Jésus qui me tient dans sa main (Jean 10.28).
Les années ayant passé, je suis maintenant un retraité non pratiquant!

Je continue à servir le bon Maître qui m’a sauvé d’une si grande perdition par un si grand sacrifice.

Je suis engagé comme volontaire, mais dans une autre armée et pour un autre combat. Pour toute arme, j’ai la prière et la Parole de Dieu. Je m’en sers comme d’une épée que je lance dans les consciences, les compromis, les péchés et les traditions poussiéreuses. Et elle fait son travail. Je ne suis pas théoricien pour deux sous, je sais de quoi je parle car je parle d’expérience. Ma prédication, c’est du vécu. Ma seule éloquence c’est de croire chaque mot que je dis.

Et surtout, j’ai des certitudes à proclamer. Bible en main, j’affirme que l’on peut avoir l’assurance du salut, car je n’imagine pas que Dieu ait donné un Sauveur qui ne sauve pas ou qui ne sauverait qu’à demi. (1Jn 5.13).

Je parle d’un salut que le Christ fait tout entier, qu’il paie tout entier et qu’il donne tout entier. Je crois, avec tous les écrivains sacrés, que seules la repentance envers Dieu et la foi au sang de Jésus- Christ qui purifie de tout péché, peuvent tirer un homme de sa perdition. (Actes 20.21).

J’insiste beaucoup sur le fait que l’homme ayant été créé libre, doit choisir pour lui-même et faire de ce salut une affaire personnelle.

Je crois, et je le dis bien haut, que ce salut, bien qu’éternel, commence dès cette vie et implique un changement radical de conduite et de caractère. (Actes 26.20).
Avec ma Bible, je continue à parcourir les routes de France, de Belgique, de Romandie et, dans une moindre mesure, les pays francophones d’outremer. Ma parole est parfois hésitante et heurtée ; j’ai gardé l’oreille des jeunes parce que je veille à ce que mon vocabulaire ne soit pas rétro. Ma tignasse a viré de couleur, elle est moins flamboyante et moins fournie qu’autrefois. A l’exemple de l’apôtre Paul, je dis : «  Je sais qu’en moi il n’y a rien de bon « . Comme lui, ma vie, je la tire de mon Sauveur bien aimé. (Rom. 5.18 et Gal 2.20). Je crois que de tous les pécheurs je suis, avec saint Paul, le premier ex aequo. (1 Tim.1.15).

Si donc un jour je passe dans votre ville, vous me reconnaîtrez facilement à ma taille; je ne m’appelle pas Legrand pour rien! Venez me serrer la main. Je comprendrai vos luttes,

je suis passé par-là !

Fernand Legrand

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